14 October 2015

Emmanuelle Deleporte, physicienne: l'énergie solaire du futur ?
Un laboratoire perdu au fond des bois. Une élégante dame en veste rouge. Nous sommes sur le campus de l’Université Paris-Sud, à Orsay. Nous pénétrons à l’intérieur de l’une des deux salles de manip. Là, au milieu d’une forêt de lentilles, un minuscule cristal rouge vif étonnamment lumineux : une pérovskite créée ici même...

Emmanuelle Deleporte, Laboratoire Aimé Cotton pérovskites


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En tant que chercheuse, vous travaillez sur un matériau du futur très prometteur, les pérovskites. En quoi ce matériau pourrait-il changer le monde, demain?

E. Deleporte : Les pérovskites pourraient devenir demain une formidable source d’énergie photovoltaïque. L'enjeu est considérable, dans notre monde qui a de plus en plus besoin d'énergie "propre" et renouvelable. De plus, leurs propriétés laissent penser qu’on pourrait les intégrer à des vitres, des tissus, des revêtements souples. Beaucoup d’objets pourraient ainsi produire de l'électricité.

D'où un véritable engouement des chercheurs du monde entier depuis deux à trois ans. Car le silicium n’arrive toujours pas à convertir plus de 25% de l’énergie solaire en électricité, après soixante ans de recherches. Alors que les pérovskites sont passées en deux ans de 12 à 20% ! Et elles devraient être 5 à 7 fois moins chères à produire, en consommant beaucoup moins d’énergie.

Emmanuelle Deleporte en salle de manip

Et ce n'est pas tout : les pérovskites sont aussi capables d'émettre de la lumière. C’est intéressant pour l'éclairage, la fabrication d'écrans, les télécommunications. Mais elles ont encore des progrès à faire : toxicité, pollution (elles contiennent du plomb), durée de vie... Nous y travaillons avec une équipe de chimistes de l’ENS Cachan.


Vous avez été pionnière dans ce domaine, comme dans d’autres d’ailleurs. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?

E. Deleporte : Il y a dix ans, personne ne s'intéressait aux pérovskites. J'ai démarré seule avec un budget dérisoire. Il fallait y croire! Aujourd'hui, nous sommes une équipe de dix, avec deux salles de manip. Ce laser que vous voyez là coûte à lui seul 150 milliers d'euros. Et la concurrence est arrivée en masse : des groupes de 20 à 30 personnes se sont montés partout dans le monde.

Au fond, un chercheur est comme un entrepreneur. Il faut être visionnaire, monter un projet prometteur, convaincre les financeurs, prendre des risques. Puis recruter des compétences, investir dans du matériel, manager son équipe… On est loin de l’image du savant Cosinus !

Vous êtes une femme engagée, qui défend la recherche scientifique. Pourquoi ?

E. Deleporte : Sans laboratoire de recherche, le Concorde n’aurait jamais existé. Pourtant, obtenir un financement pour un projet est un vrai défi. Nos décideurs ne comprennent pas bien ce qu'apporte la recherche. Ils en attendent un retour sur investissement, trop tôt.

Trouver des solutions avec des outils existants, c'est le rôle des ingénieurs. Le rôle des chercheurs est très en amont : c’est de poser des questions dont la réponse n’existe pas encore, et de concevoir des outils pour y répondre. La recherche forme aussi les ingénieurs de demain sur les sujets d’avenir.


Emmanuelle Deleporte, le laser

En quoi estimez-vous important de promouvoir la place des femmes dans les sciences?

E. Deleporte : En sciences « dures », maths et surtout physique, les femmes sont une infime minorité. Et le déséquilibre s’auto-entretient, voire s’accroît. J’espère contribuer à enrayer cela en participant aux jurys de recrutement des Ecoles Normales Supérieures, qui sont souvent très masculins dans le domaine des sciences fondamentales. Et à susciter des vocations à travers le MOOC "Femmes et Sciences". 

Vous travaillez dans un milieu très masculin. Quel rôle joue l'apparence vestimentaire, pour vous?

E. Deleporte : On dit que l'habit ne fait pas le moine, mais il contribue à la confiance en soi : c’est essentiel ! Croyez-moi, avoir l'un des meilleurs diplômes n’empêche pas de douter de soi. Or quand on a des responsabilités, qu’il faut prendre des décisions et affirmer une position, les vêtements véhiculent beaucoup de choses. Pour moi ce sont des alliés.

Etre impeccable me libère l'esprit pour me concentrer sur la tâche. Je prends le temps au moment d’acheter mes vêtements, pour en gagner chaque matin au moment de m'habiller, et être tranquille de ce côté. J’en ai bien besoin, avec le rythme que j’ai !

 

Emmanuelle Deleporte mène une triple vie. Professeur des Universités, elle enseigne à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, dont elle dirige le Département Physique, en plus de ses recherches au Laboratoire Aimé Cotton à Orsay. Elle est également mère de deux filles et épouse de physicien.

 Pour en savoir plus : quelques articles avec Emmanuelle Deleporte 

Les pérovskites, un matériau de génie pour le photovoltaïque et l'éclairage? - Hufffington Post, 31.03.2015

Photovoltaïque - Pérovskite: la prochaine révolution solaire - Science & Vie n° 1165, sept. 2014

Photovoltaïque: la fièvre pérovskite - Le Journal du CNRS, 23.06.2015 

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